Alerte sur les thons tropicaux

Les stocks de thons des océans tropicaux sont au bord de la surpêche préviennent les halieutes. La commission thonière de l’océan Indien prend des mesures de limitation de l’effort de pêche.

Gare aux salades d’été ! Le thon en boîte est menacé ! Réunis début juin 2016 à Saint-Denis de la Réunion, les scientifiques et représentants des Etats riverains de l’océan Indien ont décidé pour la première fois de mesures de réduction de l’effort de pêche sur le thon albacore (Thunnus albacares). Les prises globales devront baisser de 15% et chaque bateau n’aura plus droit qu’à 425 dispositifs de concentration de poissons (DCP), ces engins flottants qui attirent les thons, contre 550 auparavant. Pour la profession des thoniers, cette décision est un coup de semonce. Pour le commun des mortels, si l’on comprend qu’un risque de surpêche se profile, la mesure a tout du chinois. C’est que le thon est un poisson très particulier qui nécessite des engins de pêche qui ne le sont pas moins.

La famille des thonidés possède un trait unique chez les poissons : « Juvéniles, ils ne possèdent pas de vessie natatoire, organe qui ne se développera qu’à l’âge adulte selon les espèces, expose Francis Marsac, chercheur à l’IRD. En conséquence, si les jeunes thons ne nagent pas, ils coulent ! » Voilà pourquoi cette splendide espèce argentée sillonne les océans en bancs de plusieurs centaines d’individus sans jamais s’arrêter ou presque, vivant dans les premiers 500 mètres en dessous de la surface et pouvant plonger jusqu’à 1000m de profondeur. Un athlète ! Avec un tel mode de vie, il est donc difficile à attraper. « C’est une répartition en tâche de panthères, il peut y avoir des centaines de kilomètres de flots vides entre deux bancs », poursuit Francis Marsac. Toute l’habileté du pêcheur est de pouvoir le repérer.

Thons Océan Indien

Banc de thons dans l’océan Indien (Source : IRD/Ifremer/Fadio)

Depuis qu’on traque le thon tropical, au début des années 1950, les méthodes se sont affinées. Il y eu d’abord les palangriers, ces longues lignes de plusieurs dizaines de kilomètres portant des milliers d’hameçons plongeant de 50 à 500m. Il y eut ensuite les filets maillants dérivants, engins dormants pouvant se trouver sur le chemin d’un banc mais aussi de requins ou de tortues en migration. Le « radar à oiseaux » a amélioré le repérage, les oiseaux suivant les thons à la recherche des mêmes petits poissons. Et enfin, est arrivé la senne au début des années 1960 et son complément, le DCP dans les années 1980.

Le DCP exploite une caractéristique étrange du monde marin. Dès qu’un petit objet de 2 ou 3m² flotte à la surface, les poissons viennent s’y agglomérer. « Les jeunes thons cessent ainsi leurs migrations et l’accumulation des individus rend ainsi moins aléatoire la recherche des bancs dans tout l’océan », explique Yvon Riva, président d’Orthongel, le syndicat qui fédère les 13 thoniers français pêchant dans l’océan Indien. La technique consiste donc à installer des DCP dotés de GPS et à les visiter à intervalles réguliers en prenant tout ce qui vit dessous grâce à la senne, un filet de 1800m de long et 250m de profondeur qui va cerner le poisson piégé sous le DCP.

Développée à partir des années 1980, cette technique du dispositif de concentration de poissons va permettre de rapidement augmenter les prises en diminuant les dépenses en carburant. « Elle va même devenir très sophistiquée, avec des sondeurs qui indiquent au bateau le tonnage de poissons qui s’agglutine sous le DCP tandis que des bateaux d’assistance font le tour des DCP pour les réparer, voire les déplacer pour amener les poissons jusqu’au senneur », dénonce Yvon Riva. « Ce n’est plus de la pêche, c’est de l’aquaculture », enchérit Francis Marsac. Dans la ligne de mire des Français, les 24 thoniers espagnols, dont certains gèrent jusqu’à plus d’un millier de DCP. Les scientifiques ignorent les effets que peuvent avoir un nombre aussi important de radeaux sur les habitudes de l’espèce et son influence sur la reproduction. En tout cas, les prises mondiales des trois espèces de thons tropicaux (outre l’albacore, le listao et le patudo) sont passées de 4 millions de tonnes en 2011 à 4,68 millions de tonnes en 2014. Il s’en prenait moins de 2 millions de tonnes dans les années 1990.

Pour les halieutes, savoir si l’on atteint le point où les prises excèdent le renouvellement des générations est une gageure. « Les différentes commissions thonières n’ont même pas les mêmes paramètres biologiques pour en juger, s’énerve Alain Fonteneau, ancien chercheur à l’IRD et spécialiste du thon depuis 1969. Dans le Pacifique, il est estimé que les thons sont tous morts vers 6 ans, alors que dans l’océan Indien on considère que l’espèce peut dépasser les dix ans ». Ces divergences sur la mortalité naturelle faussent toute interprétation sur l’état des différentes biomasses et rend très aléatoire toute évaluation du stock. A la louche donc, la biomasse totale des 3 espèces, est estimée à 10 millions de tonnes dans le Pacifique Ouest, de 3 à 5 millions de tonnes dans le Pacifique est et autant dans l’océan Indien et à 2 millions de tonnes en Atlantique.

Les différents modèles mathématiques utilisés ne mettent cependant pas en doute le fait que l’albacore de l’océan Indien est bien trop pêché. Mais là encore, il est bien difficile de désigner un coupable, entre les gros bateaux industriels européens malgré tout encadrés par les règles de la politique commune de pêche européenne et dont les prises sont déclarées et très bien suivies par les scientifiques et la myriade de petits bateaux des pays en voie de développement qui sont d’autant moins contrôlés par leur administration qu’ils ramènent à terre une nourriture qui est la principale source de protéines des populations riveraines de l’océan Indien. Faut-il dès lors condamner les DCP ? « Sans eux, on descendrait à 2 millions de tonnes ce qui aurait des conséquences sur le prix de la boîte de thon », prévient Yvon Riva. Orthongel a préféré une voie médiane. Les bateaux français ont décidé dès 2011 de n’exploiter que 150 DCP par bateau.

Encore trop pour Greenpeace qui considère dans son classement des boîtes de thon que seul le thon pêché à la canne et à la palangre sont « durables ». Une position qu’Alain Fonteneau juge outrancière. « Il y a des preuves très solides que le potentiel de reproduction de cette espèce n’a pas été sévèrement dégradé, et que de ce fait ce stock ne va pas disparaître du jour au lendemain ». Mais le chercheur salue aussi la décision prise par la commission thonière. « Il faut stopper cette augmentation continue des prises avant qu’il ne soit trop tard. C’est le bon moment ».

Source : Sciences & Avenir

Vous pouvez consulter, sur le site d’Archipel des Sciences, l’exposition « Espèces en danger de la mer des Caraïbes« , ainsi que la page Milieu marin/Biodiversité.

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